Les frères ennemis éthio-érythréens

 

Le dimanche 12 juin , dans la région de Tsorona des unités de reconnaissance de l’armée éthiopienne qui avaient pénétré en territoire érythréen peu avant l’aube se sont trouvées accrochées par des patrouilles ennemies . En quelques minutes un segment de plusieurs dizaine de kilomètres de l’ancienne ligne de front[2] s’est embrasé de tirs d’artillerie lourde tandis que des tanks se s’avançaient au combat , le feu roulant ne cessant que dans le courant de la matinée suivante . Asmara dénonça aussitôt une « agression » tandis qu’Addis Abeba conservait un silence embarrassé et il fallut attendre le mardi 14 pour que le porte-parole du gouvernement lance un communiqué belliqueux proclamant que l’Ethiopie « avait la capacité de mener une guerre totale contre l’Erythrée » . Une telle déclaration semblait un peu hors de proportion pour un banal incident de frontière comme il y en avait eu des dizaines depuis l’inconfortable armistice d’Alger seize ans plus tôt[3]. Mais il s’avéra bientôt que cette vocifération renvoyait à une situation beaucoup plus sérieuse qu’il n’y paraissait au premier abord . Qu’on en juge . Le 18 une discrète réunion d’urgence se tenait à Washington à la demande du gouvernement éthiopien tandis que le 21 le ban et l’arrière-ban de l’opposition éthiopienne armée[4] se réunissait à Genève . Or ces mouvements politico-diplomatiques correspondaient tous les deux à des déploiements solidement militaires . Depuis le 6 juin des soldats éthiopiens s’étaient installés dans le district de Tadjourah en République de Djibouti suite à l’accord signé début mai entre le Président Ismail Omar Guelleh et Addis Abeba . Le général Zakaria Cheikh Ibrahim , chef d’Etat-Major de l’armée djiboutienne  avait déclaré que l’accord permettait à l’armée éthiopienne de pénétrer en territoire djiboutien sans autorisation préalable , d’utiliser les installations militaires djiboutiennes et même d’intervenir dans des conflits internes à Djibouti[5] . Les Ethiopiens font ici face aux forces érythréennes installées depuis les chocs frontaliers de juin 2008 entre l’Erythrée et Djibouti et ne sont séparés de l’ennemi érythréen que par un mince cordon de troupes qataries déployées en juin 2010 . Autre déploiement éthiopien , des unités en Dankalie qui font face au port d’Assab . Assab a récemment été superficiellement remis en état[6] par les forces saoudiennes et émiraties qui utilisent désormais les installations comme base arrière pour leur participation à la guerre du Yémen . La nouvelles alliance érythréo-arabe a été concrétisée par le déploiement d’un petit contingent de troupes érythréennes aux côté de la Coalition « gouvernementale » qui lutte contre les rebelles Houthis depuis mars de l’année dernière . Coup d’œil circulaire sur ce paysage géopolitique chaotique : l’Ethiopie se retrouve dans une position de crainte héréditaire qui pourrait se résumer ainsi : nous sommes encerclés de toutes parts par des ennemis arabes qui ont trouvé nos ennemis érythréens comme relai sur le rivage africain ; cette vision paranoïaque – mais compréhensible étant donnée la longue histoire des menaces musulmanes sur l’ancien royaume abyssin – vient d’être récemment abondée lorsque Le Caire a repris la ligne politique de l’ancien président Moubarak , celle d’une hostilité radicale à la construction du Renaissance Dam sur le Nil , pouvant aller jusqu’à sa destruction ; s’il est impensable d’imaginer les forces saoudo-émiraties attaquant l’Ethiopie , il l’est moins de voir la solidarité arabe ouvrir la nouvelle base d’Assab à des forces égyptiennes , notamment aériennes ;  penser que la meilleure défense dans un tel cas pourrait être une attaque préventive fait son chemin dans les cercles très restreints du pouvoir EPRDF qui traitent de la sécurité . C’est ce qui a amené la Coalition a faire passer un avertissement discret à l’Ethiopie : ne vous risquez pas à donner l’assaut au port d’Assab car bien que vous soyez en territoire érythréen , cela vous mènerait à une guerre avec nous. Sur le plan militaire , la menace n’est guère dangereuse . Mais il n’en est pas de même pour les dimensions financières et diplomatiques.

Djibouti , l’œil du cyclone

S’il y a un état qui illustre bien la nouvelle dispensation de l’actuelle « guerre tiède » régionale , c’est la République de Djibouti . Classiquement présenté comme un havre de paix dans une zone en ébullition , ce micro-état est devenu en fait le res nullius des intermédiations croisées , ce qui en a fait un lieu passivement dangereux . Sa survie acrobatique sous des formes sophistiquées de plus en plus complexes ne cesse d’accroitre sa fragilité et , partant , celle de toute la sous-région . Au départ , il y a la base française , leg de l’époque coloniale , avec ses 2.400 hommes (la Légion est partie , il ne reste que la nostalgie) . Cela coûte 30m € par an à Paris . Ensuite sont venus les Américains en 1999 . Ils payent $67m pour loger 4.000 hommes et faire voler les drones avec lesquels ils tuent des cibles choisies au Yémen et en Somalie . Les Japonais sont quelques centaines , avec deux vieux avions Lockheed de surveillance maritime, installés depuis 2011 . Ils recherchent les pirates somaliens (qui ont largement abandonné la piraterie , donc ils ne les trouvent plus) et cela leur en coûte $30m pour remonter le morale de l’armée nippone qui n’avait plus de bases outremer depuis 1945 . Les Allemands et les Espagnols n’ont pas de bases , leurs soldats logeant simplement à l’Hôtel Kempinski . Et on annonce pour la fin de l’année l’arrivée des Chinois . Eux auront une base (près de Tadjourah), loin des occidentaux , pour abriter un nombre de soldats encore indéterminé , entre 5 et 10.000 . Le coût annuel encore secret d’état , pourrait varier de $30m à $100m selon l’importance du déploiement et selon qu’ils construisent ou pas un port et un aéroport . Les premiers bâtiments sont en cours d’édification. Pour ne pas être en reste , Moscou a manifesté son intérêt à rejoindre ce club des touristes armés . Le petit territoire (23.000 km2) aura bientôt chez lui plus de soldats étrangers qu’il n’en a dans son armée nationale . Mais s’agit-il vraiment d’un Etat-Nation ? « Djibouti n’est pas tant un pays qu’une cité-état commerçante , notait un diplomate occidental dans un WikiLeak de 2004 , et elle est contrôlée par un seul homme , Ismail Omar Guelleh ». Avec un score de 86,59% des voix à la présidentielle du 8 avril 2016 , ce contrôle demeure absolu . Mais la « politique militaire » demeure essentielle pour gérer le business dans cette principauté héréditaire[7]. A Djibouti , tout tourne autour du port qui représente 76% du P.I.B. national . Une activité de service qui laisse entre 60 et 80% de la « population active » au chômage . Or l’activité portuaire travaille à 80% pour le client éthiopien (depuis la guerre de 1998-2000 , Addis Abeba s’est vue interdire l’accès au port érythréen d’Assab) et elle est la condition sine qua non de la survie du petit état . Or le 8 mai dernier la République non-reconnue du Somaliland a signé un accord commercial essentiel avec l’entité paraétatique de Dubaï DP World , ce qui met son port de Berbera en concurrence directe avec Djibouti . Fait aggravant pour le petit état , le principal opposant d’I.O.G. , Abderrahman Boreh qui vit en exil , est très bien implanté aux Emirats Arabes Unis[8] et c’est même lui qui en 2006 avait amené DP World pour gérer le port de Djibouti . Mais en 2013 il avait soutenu financièrement l’opposition légale au moment des élections législatives . Accusé de corruption , puis dans la foulée de terrorisme , il avait trouvé refuge à Dubaï . Lorsque Dubaï avait refusé son extradition Boreh , I.O.G. avait annulé la concession portuaire de DPW et l’avait confié à une société rivale[9] . Les relations s’envenimèrent avec les E.A.U. , amenant une rupture des relations en avril dernier . C’est pourquoi voir DP World débarquer au port voisin de Berbera et se poser en rival potentiel[10] (avec Boreh en arrière-plan) a paniqué le Président djiboutien qui s’est précipité à Addis Abeba le surlendemain de la signature du contrat pour offrir à l’Ethiopie un « accord de sécurité » permettant à l’Armée éthiopienne d’opérer à Djibouti comme en pays conquis (voir ci-dessus note infrapaginale n° 4) . Addis Abeba ayant déjà exprimé il y a deux ans son désir de « considérer l’Ethiopie et la République de Djibouti comme un seul et unique territoire » , on a abouti de facto à une situation rappelant les cas historiques de mise en tutelle de « pays à souveraineté restreinte ». Djibouti semblerait avoir en outre demandé à la Chine de ne pas tarder à déployer ses forces . Abdourahman Boreh avait demandé à Hargeisa de l’inviter pour les cérémonies de célébration des vingt-cinq années d’indépendance somalilandaise le 18 mai dernier . Prudentes , les autorités de la République non-reconnue n’ont pas déféré à sa requête « car autrement cela aurait équivalu à une déclaration de guerre à Djibouti » nous a confié un officiel somalilandais . Les rapports demeurent tendus car Boreh appartient par sa mère au sous-clan Yoonis Moussa des Issa qui a été victime le 21 décembre dernier d’un massacre en pleine ville de Djibouti[11]. Or les Yoonis Moussa représentent 60% des effectifs de l’armée djiboutienne qui a été déployée dans les Monts Mabla , au nord du Golfe de Tadjourah où ils sont censés lutter contre la rébellion Afar du FRUD . Depuis la tuerie du 21 décembre leur esprit combattif est tombé à zéro . I.O.G. tente de faire face à cette menace indirecte en essayant de rallier le sultan Gaddaboursi Abobok Elmi Wabar , hostile au pouvoir somalilandais[12] , pour faire pression sur Hargeisa et contre-bloquer les efforts de Boreh . Mais I.O.G. doit en même temps se débattre entre des sollicitations – et des menaces – contradictoires . Alors qu’il implore l’aide des éthiopiens – qui s’assortit d’un irrédentisme inquiétant et qui n’empêche pas Addis Abeba de faire affaire avec DPW à Berbera – il doit en même temps traiter avec les ennemis arabes de l’Ethiopie qui réclament eux aussi une base militaire pour appuyer leur effort de guerre au Yémen . Le Yémen , un terrain où la « guerre tiède » régionale est déjà devenue nettement plus chaude .

Le brasier yéménite

Juste de l’autre côté du détroit du Bab-el-Mandeb (« la porte des larmes ») le Yémen touche presque l’Afrique . Et sa vie politique est située au croisement d’un clanisme qui n’a rien à envier à celui de la Somalie avec une fissiparité islamique qui relève du monde arabe . Pris dans la tempête rénovatrice du printemps arabe , le Yémen a bousculé son président-dictateur, Ali Abdallah Saleh , qui tenait le pays d’une main de fer depuis 1978 . Mais il y avait une dimension supplémentaire qui elle tenait du Moyen-Orient : depuis bien avant le soulèvement de 2010 , la dictature pro-occidentale affrontait non seulement une branche particulièrement active d’al-Qaida , AQPA (Al-Qaida dans la Péninsule Arabique) mais en même temps une insurrection Zaydite[13] centrée sur les provinces de Saada et d’Amran . La « révolution populaire » de 2010 libéra donc la voie à ces deux mouvements qui n’avaient pourtant pas d’agendas particulièrement démocratiques . Les forces Zaydites , populairement appelées « houthies » du nom de leur leader historique , le prédicateur Hussein al-Houthi , tombé au combat en 2004 , s’emparèrent bientôt de la capitale Sanaa ……où elles firent alliance avec le vieux dictateur Ali Abdallah Saleh qui parvint à les utiliser pour se recycler grâce a son extraordinaire talent d’entrepreneur politique[14]. Rassemblant les débris de son ancien régime pour faire fonctionner le nouveau et s’opposant aux Islamistes qu’il avait autrefois protégé , il négocia une alternative au « président » Abed Rabbo Mansour Hadi , élu de circonstance bien peu convaincant et qui était censé incarner la nouvelle donne démocratique . C’était un sudiste sans soutien populaire au Nord mais qui ne bénéficiait pourtant d’aucune sympathie au Sud car il s’opposait aux indépendantistes qui rêvaient de ressusciter l’ancienne République Populaire du Yémen Démocratique , le défunt état socialiste sudiste issu de la colonie britannique du Protectorat d’Aden et qui avait disparu dans le sang lors de sa conquête par le régime nordiste en 1994 . Ce sont ces entrelacs de contradictions que l’Arabie Saoudite décida de trancher net par une offensive militaire soudaine le 25 mars 2015 , les Houtis étant soudainement pointé du doigt comme étant la cinquième colonne de Téhéran sur les rives de la Mer Rouge[15] tandis qu’Abed Rabbo Mansour Hadi était hissé au rang peu convaincant de symbole du renouveau démocratique  . C’est ainsi que le voisinage africain de l’outre Mer Rouge se trouva soudain impliqué dans ce vortex arabe en dérapage mal contrôlé qui n’était jusqu’à ce moment-là fréquenté que par ses réfugiés[16]. Dès le mois d’avril , quelques jours après l’attaque Saoudienne , le Président Erythréen Issayas Afeworki signait un accord de coopération tous azimuths avec Riyad et avec la Coalition armée rassemblée dans le cadre du Conseil de Coopération du Golfe (CCG) . Les Emiratis débarquèrent pour construire un aéroport à Assab d’où décollèrent bientôt les bombardiers saoudiens , le port fut très rapidement remis en état , les premiers (modestes) contingents de troupes érythréennes partirent au front , la coopération s’étendit au régime soudanais du Président Omar el-Béchir qui envoya lui aussi des troupes en échange de gros transferts financiers saoudiens et Asmara expulsa les opposants yéménites qui se trouvaient sur son territoire et qui furent renvoyés dans leur pays d’origine . C’est cet activisme politico-militaire qui provoqua l’inquiétude d’Addis Abeba . Pour l’Ethiopie , voir son ennemi mortel entrer à fond dans une alliance aussi étroite avec la « menace arabe » était extrêmement alarmant ; d’autant plus que Washington , qui souhaitait donner des gages à l’opinion arabe sunnite pour se faire pardonner l’accord sur le nucléaire avec l’Iran chiite , s’était totalement rangé aux côtés de la Coalition CCG . Par CCG interposé , Asmara bénéficiait désormais d’une mansuétude américaine à laquelle elle n’était pas habituée alors même que la Commission d’Enquête des Nations Unies déclarait le 8 juin « qu’il y a de bonnes raisons de croire que des crimes contre l’humanité tels que l’esclavage , l’emprisonnement , la torture  , le viol et le meurtre ont été commis en Erythrée depuis 1991 » . Washington voulait flatter le CCG et le CCG avait besoin d’Asmara . On s’égarait donc dans des fréquentations de plus en plus douteuses que tous ne partageaient pourtant pas dans la région , même s’il fallait pour cela se déjuger un peu . En juillet 2015 , les Emiratis et les Saoudiens avaient invité chez eux le « président » Ahmed Mahamoud « Silanyo » du Somaliland , pourtant peu habitué à une telle diplomatie envers son état non-reconnu . Bien sûr on lui demanda des troupes ; et bien sûr on lui demanda aussi d’utiliser le port de Berbera . Il ne dit pas non ; mais ensuite il ne fit rien et les dirigeants du CCG firent semblant de ne pas s’en rendre compte . L’honneur était sauf . Autre prudent , Ismail Omar Guelleh , le président djiboutien , lui aussi sollicité pour ouvrir une base à la coalition CCG (une de plus !) et pour envoyer des troupes sur les fronts du Yémen . Tout comme son adversaire « Silanyo » il n’avait ni refusé ni accepté . Les soldats ne sont jamais partis (on a déjà vu leur peu d’enthousiasme au combat et le Nord de Djibouti est toujours en état d’insurrection larvée , avec les rebelles du FRUD appuyés par l’Erythrée) et l’appui logistique se limite à une autorisation d’escale des avions de transport saoudiens , pas aux opérations de leur aviation de guerre . Les pouvoirs djiboutiens et somalilandais ont beau être à couteaux tirés , ils partagent la même réserve tacite à l’égard de l’aventure militaire saoudienne et Emiratie au Yémen .

Le joker somalilandais

D’une certaine manière , très officielle ,  le « Somaliland » n’existe pas . Non-reconnu diplomatiquement , il n’a pas de siège aux Nations-Unies , ne bénéficie de presqu’aucune aide étrangère , n’appartient à aucune organisation internationale . Mais il a un gouvernement organisé , une police (non armée) , une armée (raisonnablement bien équipée) ainsi qu’une justice efficace et respectée . Le pays est en paix depuis vingt ans et surtout il bénéficie d’une légitimité qui lui permet de fonctionner selon des modalités démocratiques incontestables . Cette étonnante démocratie mise en quarantaine[17] est issue de l’ancien Protectorat du British Somaliland qui a repris son indépendance au lendemain de la guerre civile de 1981-1991 après avoir conclu que le mariage hâtif qui l’avait jeté dans les bras de l’ancienne Somalia Italiana constituait une erreur de jeunesse . Prudemment et presque timidement géré depuis vingt-cinq ans cet état paisible est surtout menacé par l’usure et le sous développement . Contrairement au Sud qui n’est pas parvenu à trouver son équilibre en un quart de siècle , le Somaliland a réussi politiquement et socialement . Mais du à la « quarantaine » dont il souffre depuis vingt-cinq ans , son échec a été économique . Or l’accord du 8 mai 2016 vient de rebattre les cartes ce qui a amené ce « pays » honnête mais frileux à se retrouver projeté sur la scène agitée de la « guerre tiède » régionale . DP World est une société Emiratie et avant tout dubaïote . Qui compte bien s’implanter fortement sur un marché où ses investissements pèseront plus lourds que ceux de « l’Etat » où elle s’installe . Les effets seront multiples et potentiellement déstabilisateurs , à la fois parcequ’ils représentent une menace tant économique que politique pour Djibouti , parcequ’ils bousculent des intérêts difficilement acquis au Somaliland même[18] et parcequ’ils vont placer , bon gré mal gré , ce pays fragile dans l’orbe économiquement dévorante et politiquement emballée des Emirats Arabes Unis . Le Somaliland a survécu à dix années de guerre civile « nationale » suivies de cinq années de guerre civile « régionale » et enfin à vingt ans de pauvreté et de dédain international . Survivra-il à un surgissement financier disproportionné et à une exposition diplomatique , voire militaire , internationale dont il ne maitrise pas les paramètres ? Dans cette zone perturbée , le Somaliland est avant tout un point d’interrogation .

Micro-impérialismes et globalisation économique

Aujourd’hui Vladimir Illich Lénine devrait réécrire une nouvelle édition de son classique Impérialisme , stade suprême du capitalisme . Car  l’impérialisme hégémonique des grandes puissances est désormais en crise : il est contesté , parasité , combattu , court-circuité ou dépassé par une pluralité de micro-impérialismes avec lesquels il doit composer . Cela ne veut pas dire bien sûr que les impérialismes de grande puissance – chinois , américain ou russe – n’existent plus . Mais cela veut dire que comme Gulliver agrippé par les Lilliputiens , ces géants avancent d’un pas mal assuré . Partout des alliés encombrants et des demi-ennemis perturbent leurs plans . Ces multiples trublions sont d’ailleurs bien loin d’être paisibles et ils manifestent souvent un activisme aussi décidé que contestable qui n’a rien à envier aux dangereux mouvements des dinosaures qui les surplombent . Pire : ils sont capables d’opérer militairement hors des sacro-saintes normes du droit international car chez eux les opinions publiques sont plus attentives aux questions internes qu’à la géopolitique , en dehors d’une ou deux causes surdéterminantes . Dans le cas qui nous occupe l’embarras des Etats-Unis est presque comique . A part l’Erythrée il n’est pas un seul des pays de la zone qui ne soit leur « ami » : l’Egypte fait de son mieux pour étrangler les Frères Musulmans , le méchant Soudan est prêt à tout pour qu’on lui ôte le poids des sanctions économiques , l’Ethiopie est un fidèle allié , même s’il a pour Beijing les yeux de Chimène , Djibouti est un satellite de la totalité du capitalisme international globalisé et prêt à accueillir le diable lui-même s’il est accompagné d’une recommandation du F.M.I. , les Saoudiens et les Emiratis boudent mais n’ont pas d’alternative à Washington ; et quant au Somaliland il implore un peu de pitié des gens respectables . L’Erythrée est le seul grincheux mais sa situation économique est catastrophique et l’hémorragie de sa jeunesse est telle que ses grognes finissent toujours par l’amener sur le perron des puissants . Or Washington ne parvient pas à réconcilier tous ces « amis » qui font la guerre sans permission , complotent les uns contre les autres pour d’obscures raisons que seuls les experts comprennent et poursuivent leurs politiques respectives en négligeant le parapluie US , voire en l’empruntant sans autorisation . C’est le cas de la coalition du CCG qui a reçu près de dix milliards de dollars de fournitures militaires US pour poursuivre une guerre que Washington regarde pourtant sans enthousiasme , qui a aliéné Addis Abeba et renfloué Asmara et qui dresse les uns contre les autres , voire qui jette dans les bras de la Chine , l’ensemble des clients et alliés de l’Amérique . On frémit en pensant à ce qu’une présidence Trump pourrait ajouter de confusion à ce paysage déjà zébré de telles incohérences .

 

                                                           Septembre 2016 (publié dans Le Monde Diplomatique)

 

 

 

[1]

[2] Les alentours de Tsorona avaient été le théâtre d’importants affrontements lors de la guerre éthio-érythréenne de 1998-2000 .

[3] Il n’y a jamais eu de paix signée entre les deux anciens belligérants .

[4] Il n’y a  d’opposition qu’armée , les autres étant complètement marginalisées .   100% des députés du Parlement éthiopien sont des représentants du parti EPRDF au pouvoir .

[5] L’accord avait été signé à l’emporte-pièce dès l’annonce de la signature du contrat de développement du port de Berbera entre la société dubaïote DP World et le gouvernement somalilandais (voir ci-dessous la section sur Djibouti)

[6] Le port et même la ville étaient abandonnés et presqu’en ruines depuis 2000 .

[7] Ismail Omar Guelleh (dit I.O.G.) a hérité ses fonctions de son oncle Hassan Gouled Aptidon qui avait régné sur la petite république de 1977 à 1999 . De même , étant donné que nous sommes dans le monde somali , c’est le même clan – les Mamasan de la famille clanique Issa – qui exerce toujours l’essentiel du pouvoir .

[8] Son père était un arabe yéménite , ce qui est essentiel pour comprendre l’ensemble commercial et culturel dont il est issu et qui demeure son réseau .

[9] L’affaire est toujours en procès devant un tribunal londonien .

[10] Berbera est un vieux port colonial britannique longtemps négligé et où ne transitent que 40.000 containers par an contre 900.000 à Djibouti . Mais l’Ethiopie a déjà annoncé son souhait de délocaliser 30% de son trafic vers le port somalilandais où DPW compte investir $440 millions , c’est-à-dire bien plus que le budget annuel du gouvernement d’Hargeisa .

[11] Le nombre des victimes n’est pas clair , allant de neuf à trente-cinq selon les sources . Les responsables sont des miliciens d’une force paramilitaire Mamasan . La motivation de la tuerie est peu claire et semble avoir été liée à un souci brutal de contrôle pré-électoral .

[12] Les Gaddaboursi sont un clan vivant au Somaliland et qui est , au moins en partie , hostile à l’ensemble des clans Issaq dominant la politique de la république non-reconnue depuis son indépendance .

[13] Les Zaydites sont une branche du Chiisme Duodécimain . Jusqu’en 1962 c’est une dynastie de sultans Zaydites qui avait régné sur le pays avant d’être renversée par une révolution laïque soutenue par l’Egypte nassérienne .

[14] Bien qu’Ali Abdallah Saleh ait lui-même été un nordiste zaydite , il avait bâti ses trente-deux années au pouvoir sur un clientélisme sophistiqué qui le plaçait à la tête d’un réseau sunnite militaire dont les insurgés chiites avaient bien besoin .

[15] Il y avait de la part de Téhéran une lointaine sympathie pour les Houthis mais jamais l’appui militaire et financier direct dont bénéficiait le régime Alawite en Syrie .

[16] Jusqu’au début de la guerre civile au Yémen , ce pays était le point de transfert principal des réfugiés tant politiques qu’économiques de la Corne de l’Afrique se dirigeant vers l’Europe .

[17] C’est le titre de l’ouvrage de Robert Wiren : Somaliland , pays en quarantaine . Paris . Karthala . 2014 , seul livre en Français sur ce curieux Etat .

[18] Le port de Berbera , tout somnolent qu’il soit , était le seul point d’ancrage économique conséquent de ce pays très pauvre . Fief de la branche Issa Moussa du clan Habr Awal des Issaq , il nourrissait la population locale et lui assurait une rente confortable qu’elle craint de perdre lorsque le port se « nationalisera » au-delà de son hinterland clanique . Le danger de guerre clanique , que le Somaliland était parvenu à maitriser pendant un quart de siècle , va redevenir élevé .

 

Advertisements